Les grands entretiens #2 : Greg Lampis -musicien

« C’est hyper-compliqué de faire de la zik au niveau national, de pouvoir bouger, d’arriver, de faire un bon show, ça demande de bosser avant, et c’est à ça que ça sert, le statut d’intermittent… quand t’arrives pour faire le truc, tu le fais bien, quoi. »
Greg Lampis
Musicien

R-SAJ et Mazamorra, deux groupes niçois emblématique, vont jouer ce week-end, vendredi pour R-SAJ, samedi pour Mazamorra, à la Zonmé. C’est l’occasion pour Pilule Rouge de sortir de nos archives un entretien réalisé, il y a deux ans de cela, avec Greg, multi-instrumentiste prolifique et membre des deux groupes. Il nous avait gentiment accueilli chez lui, à la Trinité, non loin de son studio d’enregistrement, 149 records. La folle époque des festivals et des longues tournées dans toutes les petites MJC du pays, les foyers étudiants, les petites salles en plein cœur de ville, puis les difficultés rencontrées par les musiciens depuis la crise des intermittent et l’Etat d’urgence, il revient sur tout ça –et c’est passionnant. Un entretien réalisé par Philémon Dràgàn et Romain Vatan.

Salut Greg, c’est parti pour un entretien fleuve, mais ça va bien se lire, t’inquiètes… Pour commencer, tu peux nous dire avec quel(s) groupe(s) tu as joué ?

J’étais dans les Rude Boy SkunkBabycloneEn Vrac et d’ailleursR-Saj… ça c’est les principaux… Aujourd’hui, Mazamorra149… Après, j’ai joué avec plein de groupes, j’ai fait plein de batucadas aussi, dix ans avec Sambati, puis Amphora

 

Tu n’as pas joué avec Sinke [Zakeou], aussi ?

Non, mais on était ensemble très souvent, parce que c’est des copains, et puis on avait ce projet, en 2005, 2006, un truc comme ça, on a monté un collectif, avec 16 groupes, dont forcément il y avait tous ceux qui faisaient un peu partie de la famille, les Sinke, Leido, les Basta Paï Paï, Muliken, Patatra, Zoubrov’ [Zoubrovska] aussi, un groupe dans lequel j’ai joué, une belle connerie (rire), un bon gros délire…

 

Et ce collectif, ça a duré longtemps ?

Ça a duré deux, trois ans. On voulait monter ce qu’on a réussi à monter avec Roba [Roba Skapeu] ici, des locaux de répét’, un studio d’enregistrement, on avait un endroit bien plus grand que ça, à Drap, une salle de ventes aux enchères qu’on devait récupérer, et on y aurait certainement monté un petit café concert, mais surtout une salle de résidence, parce que toutes les assos qu’on a eu ça a toujours été la même démarche, de créer… nous on est des zikos, on manque de quoi ? On manque de locaux pour faire des pré-prod, ok, on manque de locaux de répét’ où on ne paye pas 15 euros de l’heure, ok, c’est cool, on manque d’une salle de résidence, un endroit où on peut accompagner les artistes à monter des spectacles. Aujourd’hui encore avec les artistes pro avec lesquels on travaille, ben faire une résidence ici c’est la merde, on est obligés de la faire ailleurs. Parce que oui, de temps en temps, on arrivait à en choper une au Lino Ventura, mais c’est pas, comment te dire, c’est pas que c’est pas cool, mais c’est trop compliqué, faut la prévoir six mois à l’avance, il n’y a pas d’espace dédié, tu vois, où tout ce que tu veux, c’est monter ton show, et ensuite partir faire ta tournée…

 

Oui, c’est ce que disent tous les musiciens, ils disent qu’à Nice, c’est la galère…

Ben il y a ni les structures pour travailler, ni les structures pour créer, ni les structures pour diffuser… […]

 

Le problème, c’est que des endroits comme le Volume [qui a fermé ses portes l’an dernier, NB], n’importe quel ville devrait en avoir trois ou quatre…

Et ouais… Dans une ville de la taille de Nice, c’est sûr, et puis surtout il devrait y avoir, c’est con ce que je vais dire, mais là, avant-hier, on est partis faire une répét, avec 149, à Marseille, putain, le local de Papet-J il est dans la friche, à la Belle de Mai, il y a de l’espace pour que les artistes viennent bosser. Là ils veulent nous faire croire qu’ils vont faire un truc aux Abattoirs, mais mes couilles, ils ne vont rien faire du tout, ça va rester comme c’est maintenant, c’est-à-dire plutôt les collectifs comme le Hublot qui vont travailler et exposer là-bas, mais c’est tout. Ceux qui sont déjà dans le réseau, et ça va rester sur un seul créneau artistique, quoi. Regard Panda, cette année, ils les ont fait chier pour le Crossover. C’est passé en force parce que ça fait des années qu’ils le font et qu’ils ont un poids, mais c’est passé en force pour cette année…  L’année prochaine… ça sent pas bon, quoi…

« Je pense qu’il y a eu un trou d’une génération en tous cas, qui s’est laissée abrutir, ou qui s’est laissée bercer plutôt, et qui s’est endormi dans le côté facile et confortable, parce que se bouger le cul et faire avancer les choses, c’est taper dans la pierre avec un marteau en mousse, tu vois ce que je veux dire ? C’est du boulot, du boulot, du boulot, que du boulot, et la satisfaction, c’est quand tu vois le truc avancer millimètre par millimètre, donc oui, c’est dur. Mais il faut un idéal, pour pouvoir encaisser de faire des trucs comme ça. Si t’es un tant soit peu endormi et que tu tète au robinet de la télé et de la société, forcément tu… pfft »
Greg Lampis
Mazamorra - Vésubie Social Club

Tu y étais, à la période des Diables, quand il y avait la friche de Saint-Jean D’Angély ?
Alors, à l’époque du squat, moi j’y étais, mais plutôt spectateur de tout ça, tu vois, on y a fait quelques évènements, tout ça, mais en tant que groupe ou en tant que spectateur et que soutien, s’il y avait une manifestation, on y allait, tout le temps, mais pas acteur de ce truc-là, non, ça c’est la génération d’au-dessus, de Yann, de Luc, de Fred Alemani du Hublot, de ces gens-là. C’était un putain de squat, par contre. Quand ça a cramé, les studios de répét’, tout ça… C’était à l’arrache ! C’était à l’arrache, parce qu’à un moment donné il y a eu une soi-disant volonté d’Etat, carrément, de soutenir le projet, machin, mes couilles. Pareil : blabla blabla, on les laisse se démerder, il y a un feu, « ok, on commence à évacuer », on évacue, on évacue, on évacue,  et quand ils ont enlevé aux derniers indiens les cadenas qui les enchainaient aux arbres, et bien, merci on détruit, ça par contre les bulldozer on les a vu passer, on avait un appart qui donnait sur les Diables Bleus, ça c’était un grand truc…

C’est ça, l’impression que ça donne, c’est quand même un sentiment général de fatigue… Même, je me rappelle, quand j’était minot, dans le Var, tous les groupes que tu dis c’est des groupes que je voyais tourner pas mal, dans les MJC, dans les petits bleds, y avait tout le temps des trucs…
Tu sais quoi, on jouait plus, à l’époque, avec Rude Boy, au niveau régularité, que maintenant. A l’époque, un mois sans deux concerts de Rude Boy, ça n’existait pas. Parce qu’il y avait encore cette possibilité pour plein de petites assos, plein de gens motivés dans l’arrière-pays, ou ici, de bouger, 06, 83, 13, il y avait de quoi faire, quoi. On ne dépassait pas beaucoup le 13, hein, mais par contre c’était de long en large. Moi à l’époque je faisais les lights pour un groupe qui s’appelait Ektola [et la Bouleg’s Brigade], ça tournait à fond, quoi. A fond, avec plein de petits collectifs, plein de trucs alternatifs, il y avait des trucs alternatifs partout, tout le temps… 

Ouais, je me rappelle, la Bouleg’s à la MJC de Grasse, de Montauroux, ils bougeaient tout le temps… C’est vrai qu’il y avait une vie alternative qui était assez riche, à l’époque.
Ouais, il y avait plein de petits festivals, il y avait moins de pression de sécu, aussi, moins de pression de tout…

C’était l’époque où ils avaient fait l’Appel du 18 juin, et le Dark kékette, à Seillans…
Ouais bien sûr, de l’espèce de (rire), comment il s’appelait, lui ?

Loïs !
Loïs (rire) ! Oh putain, quel bordel, ce truc (rire) !

Roman : C’était quoi, ça ?
Le mec, il a organisé une fête de la musique, mais genre ça devait tomber un lundi ou un mardi et il l’a faite le samedi d’avant, un 18 juin, à Seillans. Mais genre, ils ont bloqué le village, y avait, je sais pas, trente scènes… Il y avait tous les groupes de la région, c’est simple, on était tous là, il y avait 10 000 personnes dans les rues du village, c’était n’importe quoi. Nous on était sur la scène en bas, en face de la petite place, là, quand tu rentres dans le village, là où t’as le tabac, tout ça, on était là, je me souviens, il y avait Sinke, Zoubrov’, Rude Boy, Babyclone… attends… les copains de là-haut, là, les Seillanais, Zion Fondation…  C’était n’importe quoi. C’est-à-dire que de temps en temps, il y avait bien une voiture qui devait passer, dans cette putain de rue, et les gars, mais combien de voitures ils ont manqué de retourner (rire) ! C’était le BORDEL total (rire) ! Ça c’était un grand moment, un grand souvenir !

En plus ouais, Seillans, c’est un tout petit bled, tu as tous les jeunes de la région qui débarquent (rire)…
Ouais, c’était grandiose… ça devait être en quoi, en 2004… Mais ouais, c’est devenu beaucoup, beaucoup plus dur… Y a plein de trucs qui ont changé. Il y a, déjà, le business de la zik qui a changé. Tu ne vends plus de disques, donc tu vends des lives, donc tes lives coutent plus cher. La crise du régime des intermittents de 2004-2005, ça aussi, ça a augmenté le prix de tout ça, ça a changé la donne, en fait, et ça a rendu impossible plein de trucs pour plein de petites assos. Et puis la volonté des institutions, aussi, que ce soit la région, à tous les niveaux. Tout ça, plus ça, plus ça, plus ça… Et puis aussi, je pense que la génération qui est arrivée juste après nous, ils sont partis sur autre chose, en fait, ils se sont raccrochés à d’autres trucs. Parce que c’était à échelle nationale, tous ces mouvements étaient liés à une musique, à un type de musique, qu’on va englober dans le truc « l’alternatif », qui va de la chanson, à… au mec tout seul avec sa guitare qui fait des textes un peu engagés… tu sais, le truc un peu revendicatif, un peu alternatif… et ça, on l’a vu descendre, descendre, ça a commencé à tomber à partir de 2005, ouais, 2005, à partir de la crise des intermittents, ça commencé à descendre, doucement, doucement, et en 2008 c’était fini. Fini. Et ça, c’était au niveau national, on l’a vu, avec tous les groupes, que ce soit nous ou les copains, des groupes qui tournaient bien plus, que ce soit les K2R, les raspi’, les 100 grammes de tête…. Toute cette musique-là, qui était un peu tout public aussi, festive, ça n’a plus marché comme ça marchait avant. Je sais par exemple que nous, le collectif, on l’a planté en 2007. On a fait un truc dans l’arrière-pays, petit stade de village, six ou sept groupes du coin, dont ceux qui marchaient bien, Sinke et compagnie, et flop, quoi. Flop, et tu tues une asso, en faisant un truc comme ça, parce que t’as injecté 7000 euros, et tu te mets dedans de 4000 euros. Et cet échec, ça a coulé le collectif. Des comme nous, il y en a eu plein, plein, plein. Et il n’y a pas eu de renouvellement derrière. Tu vois, pendant 10, il y avait les Rikiki [Rikikibians] dans la vallée du Loup, qui faisaient les nettoyages des rivières et compagnie […] Tu en vois encore, toi, des cessions où tu as 300 jeunes qui se réunissent pour aller virer les merdes dans une rivière, tu vois encore ça ? Et le soir, les groupes qui se rassemblent pour dire « merci » ? Ça existe plus.

Donc toi, tu as l’impression qu’il y a un gros avant-après la crise des intermittents, qui a impacté sur la précarité des musiciens ?
Oui, ça a impacté là-dessus, mais surtout sur le prix, sur l’inflation du prix des groupes, quoi… c’est démesuré, quoi. C’est démesuré. Quand tu dois sortir 10, 15 000 euros pour une tête d’affiche, tu fais comment, il te faut 1000 personnes, il te faut un lieu, il te faut une aide… On t’aide pas, tu l’as dans le cul. Et moi, là, je te parle, d’un niveau global. Nice, le problème, c’est le même depuis toujours, je veux dire, en 2004, il y a le collectif pour une salle de concert à Nice, et avant ça il y  en a eu d’autres, et ça a toujours été pisser dans un violon, donc bon. La dernière, le Volume, oui, on rachète le Museav, bla, bla, bla, bla.

Et fête du château, aussi…
Ouais, ça va mal. Ça va mal, et ça allait mal déjà avant, et ça va aller de plus en plus mal. C’est pas du tout la volonté des institutions vers chez nous. Et après, je parle de Nice, mais il n’y pas que Nice. Tu as quelque chose à Saint-Laurent du Var, ou à Antibes ? Il n’y a pas que Nice qui doit se bouger, certes c’est la préfecture, super, peut-être qu’elle doit donner l’exemple, mais….

Après, si ça pouvait bouger à Nice, ça pourrait…
…donner l’exemple, ouais. Et oui, ce serait au centre de donner l’exemple, c’est sûr. Mais c’est une volonté générale, c’est politique.

Après, ce qu’ils font à l’Amacca, ça marche [description de ce qu’ils ont fait, parce qu’il connait pas]. Ça pourrait être une piste de réflexion ?
De toute façon… je reviens aussi au truc de cette génération qui a tourné les yeux, parce qu’on n’était pas plus aidés, et on faisait quand même des trucs, parce qu’il y avait une volonté, une initiative de une ou plusieurs personne qui lançait un mouvement. Après, c’est toujours pareil, passer le flambeau c’est toujours très difficile. Quand on a monté les Concerts Sauvages avec En Vrac, quand ils ont commencé à nous mettre des arrêtés municipaux pour plus qu’il y ait de concerts dans les rues, et qu’il fallait passer devant un gars qui te disait oui, et c’est toujours comme ça d’ailleurs, avec cet arrêté où tu as l’impression qu’attention, un mec qui chante dans la rue il risque de te mettre un coup de guitare dans la courge, tu vois, genre, le dangereux méchant musicien qui va semer la terreur dans la rue… Voilà, nous on a fait ce truc des concerts sauvages, on a tenu ça trois ans, peut-être, et le jour où on a vraiment voulu passer le flambeau, prrt… Il reste un groupe Facebook, c’est tout.

Il n’y a eu personne derrière. Mais ça, c’est difficile à comprendre…
C’est toute la société qui est comme ça. Je pense qu’il y a eu un trou d’une génération en tous cas, qui s’est laissée abrutir, ou qui s’est laissée bercer plutôt, et qui s’est endormi dans le côté facile et confortable, parce que se bouger le cul et faire avancer les choses, c’est taper dans la pierre avec un marteau en mousse, tu vois ce que je veux dire ? C’est du boulot, du boulot, du boulot, que du boulot, et la satisfaction, c’est quand tu vois le truc avancer millimètre par millimètre, donc oui, c’est dur. Mais il faut un idéal, pour pouvoir encaisser de faire des trucs comme ça. Si t’es un tant soit peu endormi et que tu tète au robinet de la télé et de la société, forcément tu… prrt…

C’est vrai que c’est un idéal qui s’est perdu… Quand on regarde les groupes de l’époque, ils avaient cet idéal festif, contestataire, qui a disparu. –Du coup l’alternatif aujourd’hui, comment on pourrait le définir ?
Il est toujours là, l’alternatif. Il est toujours là, dans plein de groupes, plein de formes. Après, l’alternatif dans la région, c’est toujours pareil, tu as plein de gens qui font des choses alternatives, mais il n’y a pas d’endroits pour les diffuser, donc…  Nous, la dernière connerie qu’on a trouvé pour jouer tout en y mettant notre esprit critique, on va dire, c’est le projet Vésubie Social Club qu’on a monté avec Mazamorra. C’est-à-dire qu’on prend tout ce qu’on a aggloméré de musiques avec ce groupe, avec Manu Caceres, avec qui on avait Zoubrov’ à l’époque, la musique Brésilienne, Argentine, ce qu’on a pu faire avec Zoubrov’, dans nos différents groupe tout ça, on l’a collé sur les chansons traditionnelles du Conté [de Nice].

Vous chantez en quelle langue ?
En plein de langues, en fait. Tout ce qui est le travail qu’on a fait avec Zephira Castelon. C’est  du bélvedérois, et après, ça dépend, c’est Conté au sens large, il y a du Piémontais, du Nissart, du Français, et après nous on rajoute des chansons qui viennent de là où on a été prendre la musique, du Brésil, d’Argentine… Et voilà, on a trouvé à faire passer un truc, parce que tu ne peux pas être sur tous les fronts, mais plein les couilles que la culture, la tradition locale, ça soit réservé au facho, tu vois ce que je veux dire, c’est notre culture à nous, et si on a envie de se l’approprier et de faire ça, on a le droit, et on a le droit d’aller à la fête des mai, et de diffuser Porcherie des Bérus à la fin de notre concert parce que c’est le deuxième tour des élections et que nique sa mère (rire)… Et donc, on chantait des chansons traditionnelles d’ici, qui sont de belles chansons, qui font partie de nous, et qu’on n’a pas envie de se faire enlever. Moi, je suis né ici, mon père chantait des chansons du pays, c’est un Piémontais, et voilà, c’est notre culture. Et parce que moi, je sais pas, je voyage à mort, et dans chaque endroit du monde où je vais, ce que je kiffe c’est d’arriver et de capter qu’ici, il y a une culture, il y a un mode de vie, il y a de la bouffe, de la musique, du chant, de la danse, un état d’esprit, il y a tout ça. Et pourquoi pas ici ? Pourquoi ici, on devrait être tous pareil ? Tu vois ? Non ! 

C’est vrai qu’à Nice, tu as l’impression que les fafs de Nissa Rebella, ça a bien bousillé tout ça. Louis Dollé nous disait qu’il avait mis ça de côté.
Ouais, mais il faut pas. Après, chacun fait comment il le sent, tu vois ce que je veux dire, tu peux pas mener tous les combats, mais moi, c’est un truc, je ne suis pas un occitaniste, je parle très mal, mais c’est pas grave, c’est pas le sujet. Nous, on a eu cette opportunité, en rencontrant Zephira, de faire cet album, et encore, on a voulu le faire, le sortir, on nous a fait chier, ou nous a mis des bâtons dans les roues, on a dû détruire mille disques, et le refaire, parce que des gens qui avaient un peu participé, par la force des choses, au projet, ont pas aimé ce qu’on a fait. Parce qu’ils trouvaient que c’était pas la tradition. Mais l’auteur, il était content, et c’est le plus important. Pour en revenir à ça, tu vois, tu prends Pasto [Louis Pastorelli], avec tout ce qu’il fait, il a pas lâché, et il fait les cours de langue, de musique, de danse, et blabli et blablo, et c’est pareil, il faut tout le temps se bouger le cul, être tout le temps en mouvement, pour avoir un petit poids qui fait que tu vas faire un poil avancer les choses, il faut être omniprésent, tout le temps, tout le temps, tout le temps, et c’est dur, c’est dur, c’est des combats.

Vous vous replacez dans l’esprit du pantaï ? Bon, c’est un terme qui est fragile…
Mais il ne faut pas que ces termes soient fragiles. Il ne faut pas penser comme ça. Ce qui est normal, c’est que, un pantaï c’est un rêve, il faut que tu puisses utiliser la langue d’ici si t’as envie, elle est à toi, elle est à lui, à tout le monde. Ce qui n’est pas normal, c’est de dire, « non, c’est les fachos, il ne faut pas chanter en niçois », mais mes couilles ! T’as craqué, ou quoi (rire) ! C’est ça qui n’est pas normal, c’est cette attitude qui n’est pas normale, cette connotation qui n’est pas normale ! N’importe qui peut débarquer ici et décider d’apprendre la langue. 

C’est un terme, aussi, qui est porteur d’une sorte de nostalgie de ce qui a pu se passer avant.
Mais c’est même pas une histoire de nostalgie ou de quoi que ce soit. L’idée c’est de dire merde, c’est à nous. Point. Et s’il y a de plus en plus de monde qui se met dans ce combat-là, du coup ça peut changer les choses, redevenir normal d’appeler ton projet « Lou Pantaï », ou « La Socca mi plac », tu vois ce que je veux dire ? Je kiffe la socca, tu vois, t’as le droit de gueuler ça dans la rue, quoi.

Et les kébabs aussi [allusion au slogan des identitaires de Nissa Rebella : « Oui à la socca, non au kébab »] !
Mais grave ! Grave (rire) ! D’ailleurs, dans le clip des concerts sauvages, on avait fait une petite allusion à ça aussi. Genre à un moment, t’as les flics qui sont dans le van, et ils sont là comme ça en train de bouffer des kébabs avec un gros tas de socca, on s’est dit là, attends, faut faire le clin d’œil, on place le truc (rire). 

« Y a plein de trucs qui ont changé. Il y a, déjà, le business de la zik qui a changé. Tu ne vends plus de disques, donc tu vends des lives, donc tes lives coutent plus cher. La crise du régime des intermittents de 2004-2005, ça aussi, ça a augmenté le prix de tout ça, ça a changé la donne, en fait, et ça a rendu impossible plein de trucs pour plein de petites assos. Et puis la volonté des institutions, aussi, que ce soit la région, à tous les niveaux. Tout ça, plus ça, plus ça, plus ça… »
Greg Lampis
Mazamorra, Vésubié Social Club

Peut-être que vous allez devenir les Massilia de Nice… Ce serait bien !
Nous, la volonté qu’on a, ce serait que bon, on a implanté un truc, il y a un travail de fond bien entamé, mais après, Mazamorra, c’est un groupe avec des compos, là on va attaquer notre nouvel album, et on va reprendre le courant des choses… Même Vésubie Social Club, c’est plus ou moins le même groupe, même si c’est pas tout à fait les mêmes gars, mais ça va finir par évoluer, on a un album qui est aussi en préparation avec cette équipe-là, et le but, c’est de transmettre ce flambeau. Nous ce qu’on a voulu faire, c’est arriver et dire, tu vois ça, ça c’est à toi, tu peux te l’approprier, et en faire ce que tu veux. Parce que ce qui est important, c’est que les anciens qui chantent ces chansons-là depuis qu’ils sont minots, quand ils arrivent et qu’ils écoutent ce qu’on fait, le mec il peut chanter sa chanson comme il l’a toujours chantée, la mélodie, la tonalité, la structure, il n’y a rien qui a été changé. Parce que c’est ça qui est culturel. Après, comment tu fais les arrangements derrière, bon, nous on a voulu dire, et ça n’a rien d’original, Nux l’a fait avant nous, les Fabulous l’ont fait avant tout le monde, et d’autres certainement encore avant, c’est qu’il y a des liens énormes, mais monstrueux, entre la musique d’Occitanie et ce que tu retrouves à certains endroits du Brésil. Donc on a été reprendre certains trucs là-bas, et on a été reprendre d’autres choses, dans toute la musique latine, globale, latine au sens le plus large possible. Après, le message là-dedans c’est de dire, ça s’est possible, et le premier qui me dit que je ne peux pas faire ça je lui mets une grosse tarte dans sa courge. C’est ça qu’on a voulu dire. Après, c’est planter, mettre une graine. Nous, on a commencé à faire pousser, mais il fait qu’il y en ait qui viennent arroser.

Du coup, côté public, vous sentez un écho, même dans les jeunes générations ?
Ben… Non… Parce que, comment te dire ? Il n’y a pas, ou peu, d’endroits alternatifs, donc… et il faut aussi laisser le temps, c’est un projet qui a trois ans, que les gens s’aperçoivent que même si ça chante di trad’ et compagnie, dedans, il y a Greg, Manu et compagnie, et qu’ils savent l’état d’esprit dans lequel on est… Et il reste aussi qu’il n’y a pas de lieu alternatif où on peut développer ça, donc pour le moment ça nous a plus donné accès au réseau vallée-arrière-pays, ou au réseau Occitanie. Maintenant… quel meilleur endroit pour planter ce message que chez les gens à qui on reproche d’être comme ça ? Aller parler directement au public qui écoute cette musique, qui la danse, ceux qui vont danser aux Baletti, et de leur dire, n’ayez pas honte de faire ça, parce que ça nous appartient.

C’est vrai que s’emparer des fêtes de mai pour en faire quelque chose de réellement, je-ne-sais-pas-quoi, ça pourrait être alternatif !
Mais complètement ! Complètement. Et vraiment, nous on a vraiment fait un concert de punks, on a fait les bourrins (rire). On a fait les sauvages, et on a eu un super retour du public. On en a vexés quelques uns, c’est clair, à la fin, c’était le 7 mai, l’ingé son a direct envoyé les Bérus, et on a vu quelques visages se crisper, des gens baisser la tête et se barrer, mais le gros du public est resté là, et il a applaudit quoi. C’était assez rassurant, au final.

Après ce qui est con, c’est que comme à Nice il n’y aucun organe de diffusion, quand un truc comme ça se passe t’es pas au courant [c’est pourquoi il faut encourager Démosphère Nice !].
Le problème, c’est qu’afficher, ça devient compliqué. Flyer, ça fait chier. Il y a tout un problème de déchets produits, aussi. Et du coup, comme tout est devenu du réseautage internet, si t’es pas bon à ça… Je sais que nous, on n’est pas bons, à ça. Et du coup, c’est chaud de sortir de ton réseau direct, c’est devenu difficile, quoi. Tellement difficile.

C’est pour ça que Pascal [de la Zonmé], par exemple, parlait de la nécessité de mettre tout en commun, de s’arranger pour faciliter la diffusion, tout ça…
Mais ça, tu vas l’entendre de tout le monde. Mais à chaque fois qu’il y a eu des tentatives comme ça, il y a toujours eu ce truc, très niçois, de ouais, mais moi je voudrais tirer un peu plus la couverture pour moi, mais non, mais machin, nininnin. Et du coup, ça se casse toujours la gueule très vite, quoi. Ça se casse la gueule très vite.

Tout le monde veut sa part du gâteau, et comme la part du gâteau est très petite…
Je sais que nous, même si on organisé des trucs et compagnie, on a toujours été plus dans l’encadrement des groupes, leur donner des locaux, machins, donc du coup on a toujours su se sortir des trucs au moment où ça commençait à sentir un petit peu le pâté, genre « tu sais quoi, regarde, nous, t’as besoin de nous, on est là, t’as mon numéro, mais par contre, allez-y, tirez-vous dans les pattes entre vous, nous on reste en dehors de tout ça ». Parce qu’on a ni aucune envie, ni aucun intérêt, à se brouiller avec qui que ce soit. A part avec les connards qui foutent la merde… C’est toujours pareil, chacun combat là où il veut et là où il peut, dans son créneau.  A un moment donné, t’as fait un choix aussi, dans ta vie, je vois, nous, pour les gens de Roba Skapeu, c’est pour faire de la musique, et voilà, au début, c’est le compte en banque de Rude Boy Skunk et Babyclone. Et de ça, on a monté des projets, ça nous a permis de nouvelles choses, et quand on a eu ce local, on a pu faire des concerts, des festivals… Mais ça finit comme d’hab’ [mime quelqu’un dans sa couette] : je tire, je tire, je tire, et puis ça se casse la gueule. Et puis, à un moment donné, évidemment, après le coup de massue final, ce qui nous achève, c’est que la volonté politique a changé, du coup, hop, on t’enlève le truc. Et tu l’as dans le cul, en plus, parce qu’on te l’enlève, mais on te l’enlève au dernier moment, quand t’as fait ta prog’, que tu t’es engagé, normal, quoi. Pour raisons de sécu, tout ça…

Ce truc de la sécu, c’est un truc qui revient tout le temps….
Ça, voilà. C’est le truc des deux dernières années. Combien ça a tué de festivals, et celui « des Collines » en premier lieu ? Combien ça en a tué ? T’es là, tu faisais ton petit machin, où il fallait que tu ais 100, 150 personnes pour que ce soir bon, tu faisais ta petite soirée cool, c’était chouette et tout le monde se faisait plais’, et voilà, sur les 150 personnes qui comptaient venir à ta soirée il y en a 100 qui restent au carreau parce qu’il y a les barrages de flics. Comment tu fais ? Comment tu fais ? Tu coules des assos, tu coules des assos, tu coules des assos. Ça, ça été national.

Même les teufs, ça s’est résorbé. Mais toi-même, comme tu tournes pas mal, tu as vu ça partout ?
Après, je tourne pas abusément, mais… Le truc, c’est que quand t’es pas dedans, tu vois pas. Ouais, des fois tu débarques dans des endroits où les mecs on créé un lieu terrible… là, on a joué dans un lieu, à Allès, une initiative comme celle du Volume, mais avec un vrai lieu, genre un gros bar avec une petite scène, et puis une cloison coulissante, et une salle, pas grande, mais tu mets 300-400 personnes debout, mais avec une hauteur de plafond… Nous on y était, c’est le début, on a senti qu’on essuyait les plâtres encore, bien comme il faut, mais au premier qui est venu nous dire, désolé, on est encore un peu à l’arrache, on lui a dit, mec c’est monstrueux votre truc ! C’est génial, on s’éclate, Lâchez rien, ça défonce, si vous tenez, dans trois ans tout le monde passe chez vous ! Mais il faut rester dans ce truc-là, alternatif, donc oui tu prends de la tête d’af’ en day off, mais tu fais aussi tourner ton bordel local, et en priorité ça. C’est comme dans l’ouest, Toulouse compris, tu as tout le réseau bar-à-bar, c’est super ce truc-là, je sais pas si ça fonctionne toujours aussi bien que ça fonctionnait, mais c’était génial, ça nous a bouclé des tournées. Mais ça reste des trucs fragiles. A Nice, en plus t’as la dictature du voisinage, tout ça…

Puis c’est un peu hors-circuit, près de la frontière.
Bon, tu vois les endroits où j’ai joué, je te dis, Nice, c’est accessible (rire). On est les mieux placés pour le savoir.

Après ce que disent certains, c’est que Nice pâtit de son image, et que du coup les mecs ne veulent pas venir jouer ici…
Je suis pas d’accord. C’est pas vrai. Les mecs ici, t’es là, tu te motives, tu les appelles, t’inquiètes que les mecs ils viennent. Jamais j’ai vu des mecs refuser de venir ici sous prétexte qu’il y a une étiquette fascisante. Après, c’est clair que le public… Tu peux te poser la question dans les deux sens : il n’y a pas de public, ou il n’y a pas l’habitude de faire découvrir des choses au public ? Les Nuits du Sud, c’est blindé tous les ans. Et même si c’est quasiment que de la grosse machine de guerre, il y a tous les styles, et c’est toujours blindé, donc il y a un public pour tous ces styles-là. Après, il y a les festivals, mais les artistes, ils tournent aussi, l’hiver (rire)… et c’est chouette les petites salles, c’est intimiste, les petites salles de 400 places c’est génial, et c’est rentable pour tout le monde, pour les artistes, pour les gens qui font tourner la salle, pour les institutions, pour les commerces, pour l’image de la ville, c’est rentable pour tout le monde, et ça fait travailler des gens, et ça fait du bien à la population. Voilà.

Après, c’est vrai que ça va vite, de se déshabituer, surtout à l’alternatif, qui est quelque chose, par définition, de différent, en fait.
Ouais, mais il ne faut pas penser qu’à l’alternatif, après. Moi l’alternatif, j’en passe au sens extra-large, soit la musique qui ne passe pas au Nikaia, donc ça fait énormément de monde. Je veux dire, nous, notre créneau, ça a toujours été plutôt le reggae, le nombre de fois où on aurait l’occasion de faire passer de méchants artistes ici, et où on s’est fait rire au nez par les deux, trois salles du coin… genre, ça va faire un flop. Mais non ! Mais si…

Alors qu’à l’époque, le Polytech’Nice [une soirée ska-reggae qui avait lieu tous les ans à Nikaïa il y a 10 ans], ça marchait super bien…
C’était cool, Polytech’… Je les ai tous faits… J’ai fait le premier, avec Ektola, c’était un gros n’importe quoi, open bar et compagnie, soirée déchet (rire)… c’était plus ou moins privé… bref. Après je l’ai fait avec les Rude Boy, il y avait Babylon Circus, Raspi’, Ezechiel, c’était monstrueux… l’année d’après c’était avec Babyclone et K2R, et un groupe de pop, je me souviens plus, deux autres groupes, et l’année encore d’après on l’avait fait avec la batucad’ et Marcel et son orchestre (rire)…

Ah, j’y étais, celui-là !
Ça avait fini en n’importe quoi (rire)… Pareil, en période électorale, Mouloud il nous cassait les couilles à gueuler « votez Marie-Georges » dans tous les sens… ça avait fini en espèce de pogo géant parce que le gratteux des Rude Boy leur avait dit, « wah, super concert les Raoul Petite » (rire)… ça  a dégénéré en gros n’importe quoi… C’était chouette, Polytech’… Et pareil, pour ce qui est des étudiants… le flingage des foyers de fac ! Carlone en premier, Valrose ensuite. Ça aussi, ça a tout tué. Tu avais un truc, tu avais besoin de jouer, un truc à annoncer, un disque à sortir, ou eux, ils avaient une soirée de libre, mais direct tu allais jouer au foyer ! Les dizaines de fois qu’on a joué là-bas… Quand tu savais pas quoi foutre le vendredi soir, t’allais à Valrose. Carlone, c’était le mercredi soir…

Ouais, t’allais bouffer ta saucisse, boire ta bière…
C’est ça ! C’est ça. Tu savais pas ce que t’allais foutre, là-bas. Mais tu savais que t’allais forcément croiser des potes…

C’est vrai que c’est des lieux d’interface qui ont disparu. Les Fêtes du foyer, il y avait tout le monde…
Et puis c’est des mouvements où les groupes jouent le jeu de ça, en plus. Enfin, c’est même pas jouer je jeu, c’est que c’est naturel d’aller jouer dans les facs et tout ça, je sais pas, c’est là où il, est le public, c’est con, ce que je dis, tu vois, mais…

C’est vrai que c’est endroits que toutes les autres villes ont…
Ouais mais voilà : Nice n’est pas une ville universitaire. Point. C’est la volonté de dire ça. Donc c’est bien propre, bien rangé, tout lisse, tout nickel, tout beau, tout cher (rire) ! Et le plus dur, c’est ça, c’est de rester en place. D’être là, et de ne pas faire ce que plein ont fait, à un moment donné : de se dire, bon voilà, on va pas se baser à Nice, on va se baser à Marseille, ça va être beaucoup plus simple. Il y en a plein qui ont fait ça. Après, voilà, ça peut être aussi une stratégie, d’aller te monter ailleurs, dans un endroit où on aide le genre de projets que tu veux développer, et revenir une fois qu’il est monté.

Bon, on a l’impression que la vague de ceux qui sont partis n’est pas encore revenu, mais…
Ouais… On oublie vite.  Du coup, à Nice, l’aternatif c’est un petit milieu, avec pas mal de gens qui, en fait, n’ont pas vraiment choisit d’être dedans… Le truc, c’est que dès que tu ne fonctionnes pas dans un objectif de rentabilité, tu deviens alternatif aux yeux de l’institution. Dès que tu veux faire bouger les choses dans un sens ou dans un autre. De toute manière, dès que tu dé-range [il bouge un truc sur la table], ça dérange. En tout cas chez nous. Après, je peux pas te parler de comment ça se passe à côté, je ne sais pas, moi je suis resté ici. Je sais un peu, de bribes de ce que me disent les gens que je rencontre, bla bla, mais voilà. Nous, voilà, on développe notre truc là, on essaye de le garder en vie, et c’est déjà pas simple. 

Du coup sans Volume, sans fête du Château, tu penses que pour toi, ou pour d’autres, ça va devenir plus compliqué ? Sans lieux comme, je sais pas, le Sézamo, dans le temps.
Le Sézamo, c’est encore un autre truc. C’était un combat d’y faire des trucs, mais c’est pas pour la même histoire, c’est plutôt que le taulier était à peu près complètement ingérable (rire) ! Mais n’empêche que Dante, tout ingérable qu’il est, le Tapas c’était un endroit où il se passait des choses, vraiment. Même si lui c’est un putain de vendeur de bière et que ce qu’il voulait, c’est vendre des bières, ce qui se passait là-dedans, c’était plus que de la vente de bière. Il y avait quelque chose, dans ce bar. Putain… le Tapas, quoi (soupir). C’est l’endroit où j’ai le plus joué de ma vie. J’étais résident, on jouait tous les lundis soirs (rire). Et voilà, Dante, tout ingérable qu’il a été, les deux endroits qu’il a eu, c’est deux endroits où il y a plein de gens qui ont pu s’exprimer, quoi. Plein.

« Quand ils ont commencé à nous mettre des arrêtés municipaux pour plus qu’il y ait de concerts dans les rues, et qu’il fallait passer devant un gars qui te disait oui, et c’est toujours comme ça d’ailleurs, avec cet arrêté où tu as l’impression qu’attention, un mec qui chante dans la rue il risque de te mettre un coup de guitare dans la courge, tu vois, genre, le dangereux méchant musicien qui va semer la terreur dans la rue… »
Greg Lampis
Mazamorra Vésubié Social Club
« À Nice, en plus t’as la dictature du voisinage, tout ça… »
« Dès que tu ne fonctionnes pas dans un objectif de rentabilité, tu deviens alternatif aux yeux de l’institution. Dès que tu veux faire bouger les choses dans un sens ou dans un autre. De toute manière, dès que tu dé-range, ça dérange. »
« Il suffit d’un lieu ! D’un lieu qui accepte d’accueillir des projets divers et variés, sans que forcément ça lui plaise, sans que forcément ça lui parle, tant que ça ne pas à l’encontre de son éthique. Tu vois ce que je veux dire ? Ça tient à pas grand-chose. »
Greg Lampis
Musicien

Comme quoi il suffit pas de grand-chose. Un mec comme ça, même si ces intentions ne sont pas particulièrement altruiste, au final, il suffit d’une volonté comme ça pour…
Il suffit d’un lieu ! D’un lieu qui accepte d’accueillir des projets divers et variés, sans que forcément ça lui plaise, sans que forcément ça lui parle, tant que ça ne pas à l’encontre de son éthique. Tu vois ce que je veux dire ? Ça tient à pas grand-chose. Mais c’est terrible que ça tienne à ça ! C’est terrible qu’on en soit là se dire que la seule solution qu’on ait, c’est qu’il y ait un gars qui a un peu de pognon qui vienne, qu’il ouvre un endroit, et qu’il dise « chez moi c’est y’Allah carte blanche tant que vous ne faîtes pas de la merde ». Mais ça, putain, c’est pas le travail de l’institution de faire ça ? De créer ce lieu dans lequel les gens puissent se retrouver ? Parce qu’après, on en revient au truc le plus terre-à-terre du monde, qui est qu’on vit tous selon les mêmes règles au-dessus de nos gueules, et qu’il faut travailler pour nourrir ta famille, pour te loger, pour vivre, et du coup tu peux encore moins mener tout ce combat. A l’époque, moi c’était de mes 16, 17 ans à, je sais pas, vers 24-25, là, oui, tu dors pas, tu montes des concerts, des assos, tu boucles des groupes, tu vas soutenir les autres, tu montes des associations d’associations, tu joues dans plein de groupes, tu fais 150 000 trucs, mais tu ne peux pas faire ça tout le temps, à moment donné, un jour, il faut aussi que tu construises vite fait un truc à côté, parce qu’on n’est pas non plus dans une région où c’est facile de survivre, entre guillemets, ou alors il faut vraiment être planqué au fin-fond du trou du cul de l’Estéron ou du Var, ou de la Roya, et du coup ça devient compliqué, parce que où est-ce qu’il faut être tout le temps présent et actif ? C’est là, c’est à Nice. C’est là où c’est sensé se passer, c’est le carrefour des idées, la métropole. Là où tout se mélange. Mais… nous, je sais que LE truc à propos duquel on a baissé les bras, c’est d’organiser des concerts. Quand à un moment donné, c’est devenu tellement de complications pour, au final, quatre heures de plaisir, et derrière, quatre mois de galère parce que t’as mis des frais gigantesque et que tu te retrouves le bec dans l’eau quoiqu’il arrive à la sortie de ta soirée…  

De la part des collectivités, tu as l’impression qu’il y a eu un durcissement, à ce sujet. A l’époque, ça paraissait plus facile d’organiser des trucs, quand j’étais minot, dans le Var, il y avait plein de choses, de petits festoches, dans les MJC, les salles de fêtes, comme celle de, je sais pas, Montauroux…
Comment dire… C’est toujours pareil, ça a beau être alternatif, machin, ça coute du pognon. Et c’est un équilibre hyper fragile, parce que non seulement ça coute du pognon, mais en plus c’est pas fait pour en rapporter.  Donc tu joues avec des bouts de ficelle, mais c’est super fragile, et dès que tu mets un petit grain de sable dans l’engrenage, tu peux tout péter d’un coup assez facilement. Avec le durcissement des consignes de sécurité, le fait que ça soit plus dur d’obtenir des arrêtés préfectoraux pour faire des trucs en extérieur, les risques-ci, les risques-ça, tu t’en sors plus, quoi, tu t’en sors plus, tu t’en sors plus, tu t’en sors plus. Et si tu ajoutes l’inflation du prix des concerts, à cause de la crise du régime des intermittents, et parce que tu ne vends plus de disque, du coup tu dois tourner, mais ça coute une blinde… Une semi-tête d’affiche, par exemple, ça vaut super cher. Parce que tout coûte plus cher. C’est devenu compliqué de faire des petites choses, en fait. De faire des petits festivals comme ceux dont tu parlais, des petites assos de Montauroux, très bien comme exemple, qui se dit, voilà, je vais faire un truc, la mairie me passe la cour de l’école super, elle me passe la scène, elle me passe le truc, hop, tac, voilà, je vais faire Raspigaous, et je sais pas, un autre groupe, « eh ben moi j’ai un pote qui a un groupe », et hop, machin, super vas-y, un petit groupe du coin, nickel, et je fais ma soirée, et tout se passe bien, j’ai mon autorisation pour faire mon bar, avec deux agents de sécu tout va bien… (rire) C’est fini, tout ça. C’est fini. Depuis les quelques dernières années où, du coup, j’ai pas mal bougé, sur des festivals comme ça en extérieur, les seules fois où j’ai vu ça, ben c’était en Belgique. Voilà. Genre un énorme gros truc, avec une énorme grosse scène, en mode à la sauvage, hyper cool, lieu d’échange, voilà… Deux agents de sécu à l’entrée, un à l’accès backstage, et merci-au revoir…

Des trucs comme l’Appel du 18 juin, ce serait plus possible aujourd’hui…
Ah, mais là, il y a jurisprudence (rire). « Nan nan nan, ‘ttends ‘ttends ‘ttends, vous nous l’avez fait en 2004 là, ou je sais pas, stop, stop ! » Après, il ne faut pas être nostalgique, parce que les trucs du passé ne fonctionneront pas dans le futur. Il faut donner les moyens à ceux qui ont une idée de les concrétiser, à essayer de la mettre en œuvre. Donner les moyens aux gens de mettre les choses en œuvres pour essayer de développer une idée qui ne va pas forcément dans le sens des priorités de la ville ou de la région, ou de qui que ce soit. C’est surtout ça. Parce que l’état d’esprit, je ne sais pas… Moi, je suis zikos, quoi. Je fais mon truc avec le même état d’esprit et la même envie que je le faisais il y a quinze ans, et plus ou moins avec les mêmes personnes, en plus […] C’est dur, mais l ne faut pas lâcher. Et on ne peut pas mener tous les combats. Mais t’auras toujours des mecs comme Papet-J, qui se lèvent le cul avec leur soundsystem jusque dans les moindres recoins des arrière-pays. Mais c’est un vrai travail, c’est dur, et c’est permanent, tu te reposes jamais.

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